Spring Session 2007

Il ouvre lentement les yeux. Les rayons de soleil si matinaux viennent lui bruler la pupille, l'aveuglant à la manière d'un flash d'appareil photo, mais persistant cette fois. La réveil est toujours aussi dur. Toujours ces mêmes voix grâves et sèches chaque matin, ces voix qui émanent des mêmes émissions de radio. Ce matin c'est politique. Il en a raz le bol qu'on le saoule avec ça car il le sait, rien ne peut et ne pourra changer les choses et certainement pas ces hommes et femmes en costard qui s'arrachent un poste honorifique à coups de discours mal léchés.

Ca fait déjà cinq minutes que le réveil s'est mis à émettre quelques bruits mouvementés qu'il n'écoute pas. Des débats certainement à en juger par le ton employé, la rudesse des sons et l'enchevêtrement des voix qui se coupent sans cesse la parole. Peu importe, il est déjà en retard, il faut faire vite. La salle de bain parait soudainement mieux rangée que la pièce qui lui sert de chambre à coucher. Ca fait deux semaines qu'il dit qu'il va s'en occuper mais que voulez-vous, le temps rattrape toujours celui qui le fuit. Il envie ceux qui n'ont pas accès à toutes ces technologies, à ce niveau de vie, ceux-là même qui n'ont à se soucier que de leur pêche du jour, seul moyen d'avoir quelque chose à mettre dans leur assiette.

Metro, boulot, dodo. Celui qui a inventé ce slogan populaire doit être l'homme le plus clairvoyant du monde. Dans la vie citadine qu'est la sienne, il n'a de place pour aucune autre option. Ne reste que les week-ends à occuper lorsqu'il n'est pas trop fatigué pour monter une permanence sous la couette ou qu'il n'a je ne sais quel dossier à finir impérativement au plus vite. Une vie de famille ? A quoi bon ? Surtout lorsque l'on n'a pas le temps d'en mener une à bien. Pour l'instant elle est, à près de la trentaine, inexistante et finalement c'est peut-être mieux comme ça. La luxure, le paradis immobilier auquel il rêvait jadis, l'ambition professionnelle, tout cela n'en est désormais réduit qu'à l'état de chimère. Quelle vie de chien.

Petit-déjeuné rapide. Allez zou, c'est pas le tout mais il y a cette route à faire. La clé tourne lentement dans le canon de la serrure. Un tour. Le second. Il réfléchit, songeant à tout ce qu'il aurait pu oublier et vérifiant la présence de chacun des objets de ses doutes dans son attaché-caisse. Il n'avait pas vu qu'il faisait six beau dehors. Le soleil semble perdu dans l'immensité du ciel d'une couleur océan, avec pour tous trouble-fêtes deux cumulus aussi minuscules qu'une tête d'épingle. Ca faisait longtemps qu'il n'avait pas vu un temps aussi magnifique. Le vent slalome entre les branches encore vierges des arbres en pleine montée de sève. Quelques fleurs réussissent à percer dans les plates-bandes, première couleurs éclatantes caractéristiques d'un changement de saison imminent et du retour des beaux jours.

La neige immaculé n'aura pas pointé le bout de son nez cet hiver, laissant place à un temps maussade. Le ciel grisâtre et dépressif d'une planète infectée par cette vérole qu'est l'homme n'a libérée sur nos terres et goudrons que de la simple pluie qui n'aura même pas eu le temps de geler. Mais cette fois c'est différent. Il y a d'abord ce vert du gazon bientôt bon à subir la première tonte de l'année, puis ces jonquilles. Les bougeons apparaissent, bercés par le balancement des branches sous l'effet d'une brise venant du sud. Il ne sait pas pourquoi mais tout ça lui fait oublier ce qu'il est, où il est. Les gamins qu'il croise arrivent même parfois à lui extirper un sourire. C'est comme si toute la Terre se remettait en marche d'un seul coup de baguette magique. La vie, l'amour reviennent avec le beau temps. Il s'appelle Pierre, il a vingt-neuf ans et c'est le printemps.